Draft No 4 - John McPhee

Couverture du livre

Lister les grands noms de l’âge d’or aux États-Unis du magazine et vous y trouverez John McPhee. J’entends par magazine les hebdomadaires américains comme Time, Newsweek, The Atlantic ou encore The New Yorker. L’essayiste américain est un des pères du courant de « non fiction créative » ou « essai fictionnel » qu’il enseigne à l’université de Princeton.

Qu’est-ce que la non fiction créative? D’après Wikipedia c’est une façon d’écrire des articles ou essais qui incorpore des méthodes de la littérature. En somme, raconter des faits sous la forme d’une histoire avec un style plus engageant, littéraire. On rencontre ce style dans des journaux mais aussi sous forme de livres ou en ligne. Les blogs me semblent être une incarnation moderne de la non fiction créative.

Le livre regroupe plusieurs de ses articles qui parlent justement de son métier de journaliste. Il est court, un peu moins de 200 pages. Il aborde plusieurs aspects de l’écriture sans vraiment être un manuel.

Progression

Ce chapitre couvre les profils écrits au cours des années ou plutôt des décennies. Il faut dire que sa carrière commence dans les années 50 pour le Time avant de devenir employé du The New Yorker depuis 1965. Profils au pluriel car même si cet exercice est généralement utilisé pour un individu, il a aussi dressé le profil de 2 joueurs de tennis dans le même article et est allé jusqu’à 4: 3 personnes opposants un militant écologique américain. La sortie en canoë avec l’un d’eux qui accompagne le journaliste et le militant dans des rapides au Colorado est épique.

Il reçoit beaucoup d’idées de ses lecteurs mais il en profite rarement sauf lorsqu’il a pu suivre un camionneur à travers les États-Unis ou un membre de la marine marchande dans le Pacifique. Dans chacun des cas, l’idée de l’article est le fruit d’une longue correspondance.

La structure

Une des techniques pour éviter le blocage de l’auteur est de penser à la structure de l’article. Étudiant il devait donner un plan et l’expliquer avant d’écrire quoi que ce soit. Peu importe la forme du plan: une liste numérotée, des cases avec des flèches, etc. Son système est constitué d’un tas de cartes qu’il étale sur une simple planche de bois. Sur chacune est inscrite une idée, un thème, une période, un nom, etc. Après il les classe par ordre chronologique ou thématique.

On a beau résister mais l’ordre chronologique est souvent celui qui s’impose. On peut toutefois jouer avec en commençant par un épisode particulier qui illustre le thème majeur pour revenir ensuite au début.

Il utilise une analogie très parlante: trouver une structure, c’est comme revenir avec un sac d’épicerie à la maison et trouver quoi faire à manger avec. À chaque fois on recommence de zéro.

Enfin on peut aussi commencer par l’introduction pour faire émerger la structure.

Rédacteurs et éditeurs

Dans ce chapitre, l’écrivain remonte dans le temps pour discuter des différents éditeurs avec lesquels il a travaillé et plus particulièrement de William Shawn, rédacteur en chef du New Yorker de 1952 à 1987. Homme d’un autre siècle qui détestait toute vulgarité, difficile à éviter par exemple quand on écrit à propos de la marine marchande, il prenait sous son aile chaque nouveau journaliste avec qui il passait une heure par jour à travailler leur article avant publication.

Roger W. Strauss Jr de la maison d’édition Farrar, Straus and Giroux, un personnage haut en couleur.

On ne passe pas à côté des fameux départements des vérificateurs sur le fond (“fact checkers”) et la forme (“copyediting”). Chaque magazine a ses règles et parfois l’auteur doit se battre pour ne pas dénaturer son style. Mais on sent une bienveillance parentale entre eux.

Il n’a pas que des mots tendres pour eux:

Editors have come along who use terms like “nut graph” as in “What this piece needs is a good nut graph” - meaning a paragraph close to the beginning that encapsulates the subject and why you are writing about it. That sort of structural formalism is a part of the rote methodology that governs the thought of people who don’t have better idea.

Élicitation

Tout d’abord une définition.

« éliciter » est l’action d’aider un expert à formaliser ses connaissances pour permettre de les sauvegarder ou de les partager. Celui ou celle qui élicite va donc inviter l’expert à rendre ses connaissances tacites en connaissances aussi explicites que possible (et donc plus faciles à transmettre)

L’entrevue est un peu comme la physique quantique, le simple d’observer change les résultats. Le journaliste doit prendre des notes, le mieux étant d’enregistrer les propos, mais alors le sujet devient trop conscient du fait qu’on enregistre. La technique de John McPhee est de continuer à prendre des notes manuscrites pour détourner l’attention de son interlocuteur et le ou la mettre à l’aise.

Le quatrième brouillon

On retrouve le blocage que doit surmonter un auteur. Le premier brouillon est le plus dur. Les étudiants de son cours sur le journalisme lui demandent souvent comment le surmonter.

Sa technique est de leur demander de faire comme s’ils appelaient leur mère ou père pour se plaindre qu’ils n’y arrivent pas, qu’ils sont des imposteurs, que le sujet sur lequel on écrit est dur etc. On se rend compte qu’après quelques minutes on est en train de parler de ce même sujet et on est débloqué.

Après ce premier brouillon, on laisse passer un peu de temps pour le laisser “mariner” dans sa tête en tâche de fond de nos activités de la vie quotidienne.

Le deuxième brouillon, on doit pouvoir le lire à haute voix, le montrer à une tierce personne.

Avec le troisième brouillon il encercle des mots et phrases sur lesquels il va revenir par la suite. Il utilise un thésaurus mais il revient toujours au dictionnaire car le thésaurus va permettre de comparer des mots mais pas d’avoir une définition précise.

Le plus dur est bien sûr d’enlever des mots. Dans son temps au Time il a appris la technique du “crayon vert”. Le magazine avait une contrainte de place et donc le département qui gère les maquettes revenait avec un crayon vert et un nombre qui indiquait le nombre de lignes à enlever pour que l’article rentre dans l’emplacement prévu. Sachant que le journaliste avait soumis sa version finale, c’était un exercice encore plus dur à satisfaire.

Conclusion

Ironiquement j’avais lu peu d’essais de lui avant ce livre. Sa lecture a piqué ma curiosité pour en lire davantage. Je ne les ai pas mentionnés mais chaque chapitre est accompagné d’anecdotes sur des rencontres faites au cours de sa carrière: de Liz Taylor et Richard Burton sur un tournage à Londres au programmeur de son premier traitement de texte dans les années 80, KEDIT. Elles transforment un sujet qui peut sembler aride en un bel exercice plein de personnalité.

Je le savais déjà, et ceci est vrai pour beaucoup de choses, mais cela confirme l’idée que l’écriture n’est pas qu’une question de créativité innée mais le fruit d’un travail régulier.

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