Worldly Philosopher: The Odyssey of Albert O. Hirschman – Jeremy Adelman

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Albert Hirschman a eu une vie bien remplie. Décédé en décembre 2012 à 97 ans il a traversé plusieurs pays et surtout plusieurs époques. Il a passé sa jeunesse dans l’Allemagne de la république de Weimar puis s’est enfui en France avec l’avènement du régime Nazi. Après quelques années d’études à HEC (1) (une petite école à cette époque) il part un an à Londres pour étudier à la fameuse London School of Economics. Il fera un passage en Espagne pour combattre les fascistes puis s’engagera dans l’armée française (sans compter ses passages en Italie). Après la déroute de 1940 il va se réfugier à Marseille où il va participer à un réseau clandestin pour évacuer des juifs (dont Hannah Arendt, Chagall) vers les USA via l’Espagne et le Portugal. Fuyant à son tour l’Europe il arrive en Californie puis quand les USA décident de se joindre aux Alliés il s’engage dans l’armée où il va travailler pour l’OSS (ancêtre de la CIA) en tant que traducteur en Algérie (où il rencontrera la femme d’Albert Camus) puis en Italie lors des premiers procès des officiers de l’armée Allemande.

De retour aux USA où il s’est marié et a eu une fille avec Sarah, sa femme qui l’accompagnera jusqu’à son décès en janvier 2012, il va rejoindre à Washington l’administration du plan Marshall puis la FED. Soupçonné de sympathie communiste lors de la chasse aux sorcières au début des années 1950 il part travailler en Colombie en tant que conseiller économique. Il reviendra aux USA en 1956 pour enchaîner les postes à Yale, Columbia, Harvard et enfin Princeton où il finira sa carrière.

La carrière d’Albert Hirschman est tout aussi atypique à plusieurs égards. Il n’a pas une formation académique classique : à HEC il a surtout appris de la statistique et lors de son séjour à Londres il s’est tenu à l’écart des débats contemporains lors de la sortie de l’ouvrage majeur de Keynes (Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie). Son éducation a été très classique, il a une grande admiration pour Montaigne, il lira plusieurs fois aussi Machiavel. Son adolescence est marquée par son engagement en faveur de la social-démocratie allemande et un scepticisme prononcé pour les révolutionnaires dont les communistes. L’autre particularité d’Hirschman est son manque de formalisme, dans un célèbre article Paul Krugman explique pourquoi se fut une voie alternative sans doute obligatoire mais qui n’a abouti sur rien. A cette époque on ne savait pas mettre en équation les modèles imaginés par Hirschman et donc au fil du temps ils ont perdu de leur attrait et attraction pour les économistes. Ce qui lui a sans doute coûté un prix Nobel.

Mais sa contribution à la pensée économique et politique reste majeure. Il est un optimiste sans borne (malgré les décennies de crises, de dictatures et de guerres dans les années 60 et 70) et surtout une méfiance pour les solutions révolutionnaires qui réclament une cassure, c’est donc un réformiste. En Colombie il va être un témoin des ravages des plans de modernisation imaginés par des économistes occidentaux pour les pays en voie de développements. Il parle dans ses notes de ses « petites idées ». Il va parcourir l’Amérique du Sud de long en large pendant plus de 30 ans et supporter toute une génération de chercheurs dont Cardoso le futur président du Brésil. Il pourra ainsi documenter les projets de la banque mondiale et de divers organismes d’aide au développement. Il y a un côté très  « lean » dans son approche. Il parle de « Unintended consequences » (effets pervers), de paradoxes, l’improvisation etc. au contraire des grandes théories explicatives du retard de certains pays. Il y aussi un certain parallèle avec notre fascination pour les technocrates, surtout en Europe, qui ont une solution présentée comme inéluctable. De son expérience en Allemagne je pense qu’il attachait une importance primordiale à la politique, aux systèmes de gouvernances.

Mais son livre le plus populaire est « Exit, Voice, and Loyalty » publié en 1970. Dans celui-ci il décrit les différents moyens pour les États et les grandes compagnies de réagir à l’insatisfaction. « Exit » étant la solution du départ, de l’exil (qu’il a connu) et qui semble celle défendue par les partisans de l’école de Chicago (quitter l’école publique, etc.) avec la compétition sur le marché il est toujours possible de partir. « Voice » représentant la contestation interne. Aucune des deux en soit n’est une solution idéale mais il faut des deux. Il a beaucoup correspondu avec Ralph Nader qui est un exemple parfait de la contestation qui fait bouger les choses là où la compétition n’a totalement pas réussi.

La biographie de Jeremy Adelman est vraiment bien écrite et j’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce volumineux ouvrage de 700 pages. Albert Hirschman n’est pas très connu du grand public, il a inspiré beaucoup d’économistes mais on ne peut pas parler d’école. Pourtant on aurait besoin actuellement de son optimisme et de ses «petites idées ». 

(1) Il comptait rentrer à Sciences-Po mais la famille Debré lui a déconseillé car réservée aux bons français…

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